mercredi 5 octobre 2016

Économie et énergie : panorama d'un secteur en mutation

124 milliards de dollars. Ce chiffre hallucinant représente la montagne de dettes que cumulent les plus grands groupes pétroliers du monde. Les anglais Shell et BP, et les américains Exxon et Chevron ont doublé leur dette ces deux dernières années. Si l’inquiétude des investisseurs a été partiellement atténuée par la remontée du cours du pétrole brut à un prix acceptable, la situation reste alarmante pour ces groupes qui, il y a une dizaine d’années encore, reversaient des dividendes vertigineux à leurs actionnaires et étaient sommés de s’expliquer devant le Congrès américain à Washington.
La situation financière fragile de ces géants est le reflet de la difficile rentrée des acteurs de l’énergie, et ce partout dans le monde. Nous dressons ainsi pour vous un bilan de la conjoncture mondiale, et une analyse impartiale pour comprendre les causes et enjeux de ce domaine parfois lointain, mais au fond si proche.
Nous entamerons cette revue par un balayage complet de la conjoncture internationale, en prenant en compte les évolutions environnementales globales.
Le Moyen-Orient, dont l’actualité fait toutes les unes, a vu sa situation se dégradée, perdant toute trace de « stabilité » au profit de l’entrée en conflit de la Turquie, et de l’intensification des combats entre les différentes parties.
Après une diminution de 48% de leurs revenus l’année passée, le club des douze pays de l’OPEP se réunira à Alger le 27 septembre, dans le but d’enrayer cette chute libre, et de stabiliser le marché en terme de prix, mais aussi de production. Après plusieurs occasions manquées, les pays de l’OPEP sont parvenus à un accord sur d’éventuelles réductions de production. Le pétrole s’est raffermi sur l’annonce mais il reste en dessous des 50 USD le baril, niveau qu’il n’a que très brièvement dépassé en juin dernier.
L’accord constitue un premier pas : il s’agit de former un groupe de travail pour déterminer la répartition des coupes de production afin de limiter la production autour de 32,5-33,0 millions de barils/jour alors que la production était de 33,2 millions de barils/jour en août. Reste donc à l’OPEP à trouver un accord et aux membres de l’OPEP à jouer le jeu.
« Quoi qu’il en soit, le montant de la réduction de la production ne remet pas encore en cause le déséquilibre du marché du pétrole qui reste caractérisé par une offre pléthorique. Dans l’état actuel des choses, cette réduction de la production ne devrait donc pas entraîner une forte remontée du prix du pétrole, d’autant qu’au vu des gains de productivité dans les pétroles de schiste aux États-Unis, l’offre pourrait s’ajuster rapidement si les prix venaient à augmenter, limitant ainsi grandement le potentiel de rebond » indique l’analyse de Lazard Frères Gestion.

Le repère : la production pétrolière mondiale serait de 96 millions barils par jour selon l’International Energy Agency (IEA) et l'OPEP représenterait 33,21 millions barils par jour.

Revue de l’Eurasie
En Allemagne, Volkswagen essaye de se repositionner sur le marché des voitures électriques afin de trouver une nouvelle croissance après le scandale qui a entouré la firme l’année passée et dont elle  subit encore les dégâts aujourd’hui. En effet les recours contre la firme allemande, qui regroupe Audi, Seat ou encore Porsche, ne cessent de se multiplier. Les ventes continuent de chuter également, de près de 8% le mois dernier. Les mois à venir s’annoncent difficiles pour le groupe, avec pour horizon les différents procès, notamment des Etats Unis qui réclament 20 milliards de dollars (USD) de dédommagement.
En France, le géant pétrolier Total se retrouve fragilisé par la baisse du prix du baril et par la difficulté de trouver de nouveaux gisements pétroliers. Ainsi, le groupe tente une reconversion vers les énergies renouvelables. Total a investi 1 Milliard pour racheter Saft, une entreprise active dans la recharge de voitures électriques pour leurs stations à essence.
EDF est financièrement au bord du gouffre au bord du gouffre mais les dirigeants décident quand même d’investir 15 Milliards de dollars dans la construction de deux centrales nucléaires en Angleterre.
Le Financial times accuse la Commission Royal d’avoir trafiqué les résultats en passant sous silence le fait que la firme Renault utilise un logiciel afin truquant les résultats des tests d’émissions. Le Gouvernement possède 20% des actions de Renault et désire en vendre une partie pour financer les dettes d'Areva et EDF.
En Angleterre, les dirigeants des grands groupes continuent d’essayer d’anticiper les retombés du Brexit. Le dernier en date fut le CEO de Royal Dutch Shell, Ben van Beurden, qui estime que le Brexit réduira de 30 milliards $ les investissements dans la Mer du Nord. L’Angleterre a donné son aval pour la construction de la plus grande centrale éolienne au monde avec 300 machines et une production égale à 2 centrales nucléaires pour un coût total de 7 milliards €. Le gouvernement anglais a effectivement annoncé des projets ambitieux pour l'éolien. Il voudrait mettre des éoliennes sur tout le littoral anglais, bien que l'Angleterre soit le pays où l'on protège le mieux le cadre paysager naturel et la vie sauvage. Ils souhaitent atteindre le chiffre de 7000 éoliennes le long de leurs côtes.

Au Kazakhstan, Chevron  va signer un chèque de 36,8 milliards $ pour l’extension du champ pétrolier de Tangiz.
En Russie, la chute du rouble a permis aux acteurs pétroliers de s’en sortir et de continuer à explorer de nouveaux champs. Rosneft a poussé sa production de 500'000 barils à 4,1 millions barils par jour, et a augmenté le nombre de forage de 48% depuis juin 2015. De son côté Gazprom Neft a mis en exploitation 32 forages en Arctique dans la mer de Pechora. 10 millions de barils ont été extrait de barges capables de résister aux glaces hivernales.
La Russie et la Turquie se sont mis d’accord pour la création d’un gazoduc qui livrerait du gaz à la Turquie et permettrait de réaliser une extension capable de livrer l’Europe. Du côté géostratégique, la Russie, l'Iran et la Turquie se trouvent une amitié pour peser de tout leur poids au Moyen-Orient. La Turquie s'est même excusée auprès de Poutine pour l'avion russe abattu en Syrie (!). Gazprom espère livrer plus de pétrole à l’Europe grâce à la baisse de production néerlandaise.
La Pologne désire cesser ses importations de gaz à la Russie et se tourne vers l’Iran, une décision motivée par le conflit russo-ukrainien.
Revue des Amériques
Les présidents du Mexique, du Canada et des Etats-Unis désirent que le 50% de l’électricité produite en 2025 devienne verte. L’objectif est global pour la totalité des 3 pays et non un objectif par pays.

Aux Etats Unis, selon Haynes and Boone, 90 entreprises pétrolières américaines ont fait faillite durant les 19 derniers mois avec des factures impayées de 66,5 milliards $. C’est au Texas que la casse est la plus grande : 44 entreprises pour 29,5 milliards $.

Il manque une génération dans l’industrie pétrolière. A la fin des années 80, beaucoup d’entreprises avaient dû se séparer de leurs employés. Une génération entière a été poussée hors de cette industrie. Les 30 et 50 ans sont sous représentés alors que les baby-boomers partent à la retraite.

L’IEA annonce que la part de marché du Moyen-Orient atteint les 34% avec 31 millions de barils par jour, le plus haut niveau depuis 1975 (35%).

Murray Energy, la plus grande entreprise de charbon privée, annonce qu’elle va licencier 4'400 employés (80%) à cause d’un marché du charbon en chute libre.

L’Etat de l’Oklahoma a vu le nombre de tremblement de terre diminuer suite au ralentissement de la production de schiste en 2016.

Contre toute attente, Exxon Mobil retourne sa veste et soutient une taxe sur le carbone pour limiter les changements climatiques. Un revirement d’autant plus étonnant lorsque l’on sait que cette firme était un des fers de lance du lobby anti-taxe carbone.

L’Etat de Californie poursuit en justice Valero Energy et Chevron pour s’être entendu sur les prix de la vente d’essence. Shell Phillips 66, Tesoro, Exxon Mobil sont également sous investigation.

La vente des voitures électriques pourrait atteindre 200 000 unités cette année et une croissance de 60% durant les années à venir selon Navigant Research. Ce boom provient de l’augmentation du rayon d’action de 300 km et de prix de vente en-dessous de 40'000 $.

La Colorado State University prévoit 15 cyclones dans l’Atlantique durant cette saison (+3 par rapport à la moyenne) dont 6 extrêmement violents et 2 hors-catégorie.
Ndla : non non, nous ne parlerons pas du duel Trump Clinton dans cet article !
Au Canada, la compagnie privée TransCanada Inc poursuit le Gouvernement américain pour un montant de 15 milliards $ pour la non-construction du pipeline Keystone. L’entreprise avance que le Gouvernement US avait donné des signes que le projet allait se réaliser. La production pétrolière du pays est revenue à sa capacité normale après les incendies de Fort-McMurray en Alberta. Les USA ont importés 2,6 millions de barils par jour en cette fin de juillet soit presque le même niveau qu’avant les incendies.

La compagnie pétrolière chinoise CNOOC avait acheté l’année dernière le Canadien Nexen particulièrement actif dans les sables bitumineux de l’Alberta. Montant de la transaction : 15 milliards $. Devant les pertes, l’exploitation de ce gisement bitumineux a été arrêtée en juillet et aucune date de reprise n’a été annoncée.
Au Venezuela, Une entreprise Colombienne de transports, proche du président Maduro, a gagné un appel d’offres pour forer 600 puits de pétrole. L’appel a été annulé par l’opposition des compagnies pétrolières du pays face à un gagnant qui n’avait jamais foré un seul puits de pétrole. Le pays ne donne pas signe d’une baisse de la production, mais les chiffres officiels ne sont pas une source très fiable. Ainsi, l’IEA annonce une production au plus bas depuis 13 ans à 2,18 millions barils par jour. Au 4ème trimestre le pays doit payer pour 4 milliards $ d’intérêt aux banquiers.
Au Brésil, les coûts des Jeux Olympiques n’ont officiellement dépassés que de 51% le budget (+1,6 milliards $). Les 4,6 milliards $ investi n’auraient posé aucun problème si les découvertes pétrolières aux larges des côtes avaient délivré toutes leurs promesses mais malheureusement pour le Brésil, c’est loin d’être le cas pour le pays, qui a énormément investi dans ce projet, et par conséquent perdu énormément d’argent.
Revue de l’Asie
En Inde, Singh Indian Oil Corp va investir 6 milliards $ pour augmenter de 30% ses capacités durant les 6 prochaines années et assouvir la demande d’essence dans le pays.

En Chine, la production pétrolière chinoise pourrait avoir atteint son pic. Elle est passée de 4,3 millions barils en 2015 à 3,95 millions barils par jour cette année. Cependant, il pourrait aussi s’agir d'une simple réaction aux prix bas du marché. L’économie chinoise semble être à la peine bien que les chiffres générés par le Gouvernement indiquent sur une croissance de 6%.

La consommation intérieure de charbon et de pétrole ont diminué respectivement de 10 et 5,1% depuis le début de l’année.

Le pays se présente comme un nouveau grand centre de raffinage de diesel et d’essence avec +38% en un an. La Chine a importé de grandes quantités de pétrole pour remplir ses réserves mais inonde les pays avec du pétrole raffiné. Ce n’est pas une bonne nouvelle pour les raffineries européennes. La Chine se présente de plus en plus comme un géant énergétique en commercialisant la quasi-totalité des panneaux solaires, elle est en train d’absorber le secteur éolien et c’est au tour du pétrole.
Revue du Moyen Orient
Arabie Saoudite : Après avoir annoncé que le pays pourrait couper sa production (une annonce similaire avait fait gagner 15$ au baril au début de l’année), on constate que la production de Riad a atteint un niveau record : 10,67 millions de barils par jour en juillet et août avec des exportations de 7.5 millions barils par jour. L’Arabie Saoudite lance un programme pour générer de l’électricité à base de gaz au lieu du brut. Cela parait logique lorsque l’on sait que les centrales électriques saoudiennes sont les seules de la région à utiliser du pétrole brut. Afin de garder ses parts de marché, Riad a baissé ses prix pour le pétrole livré en Chine.

Le cessez-le-feu vieux de 3 mois au Yémen est parti en éclat. Le Yémen est le terrain trouvé par l’Iran et l’Arabie Saoudite pour se combattre. Les Houtis du Yémen, noyés sous les bombes des avions Arabes, ont envoyé un missile sur une raffinerie de Saudi Aramco dans le Sud de l’Arabie. Riad souligne que les dégâts ont été minime et que l’installation pétrolière fonctionne.
En Iran, La ligne dure traditionnelle semble prendre le dessus sur les plus modérés. Ainsi les nouvelles propositions de contrats pour les compagnies pétrolières étrangères sont peu encourageantes et financièrement intéressantes. La ligne dure suggère de ne pas se faire voler le pétrole par les étrangers. Ainsi, seules les compagnies russes et chinoises semblent autorisées à exploiter le pétrole iranien.

L’Iran a augmenté sa production gazière et va exporter une partie vers l’Irak. Une partie de l’extraction pourrait se diriger vers la Turquie et l’Europe.

Téhéran va participer à la réunion de l’OPEP en septembre à Alger. Le ministre du pétrole a annoncé que son pays ne va pas diminuer sa production tant qu'il n’a pas regagné ses parts de marché. Une telle position pourrait saborder les futures négociations au sein de l’OPEP. L’Iran a produit 3.85 millions barils par jour en août.
L’Irak a un nouveau ministre du pétrole : Jabar Ali al-Abadi. Il a pour mission de rencontrer les Kurdes et de se rendre dans les champs pétrolifères du nord en leur possession. Les Kurdes ont commencé à vendre leur pétrole via la Turquie au rythme de 70'000 barils par jour.
Un convoi pétrolier de 25 camions citernes de l’Etat Islamique a explosé sous les bombes américaines. L’organisation pourrait bientôt se trouver à cours de carburant.
Le pays a exporté 3,2 millions barils par jour en août et le gouvernement a demandé aux compagnies pétrolières étrangères en charge des champs pétroliers d’augmenter la cadence pour financer les dépensent de l’Etat.
Revue de l’Afrique
Nigéria : le plus grand producteur de pétrole africain est également l’un des pays qui installe le plus de panneaux solaires sur le continent.

Un nouveau groupe le Niger Delta Greenlannd Justice Mandate (NDGM) entre en guerre contre le pétrole et le gouvernement. Le concept est que le gouvernement paie ce nouveau groupe pour éviter qu’il ne fasse exploser les installations pétrolières.  La production du pays est estimée à 1,3 millions de barils par jour.

En Libye, l’Etat Islamique semble être à la peine à Syrte et la ville aurait été reprise selon les forces libyennes. Il y a peu d’indices qui montrent que la production pétrolière du pays pourrait remonter dans les semaines qui viennent tant la situation est confuse.

POUR HEIP JUNIOR CONSULTING ; Julien Garcia et Louis Jasnin

lundi 3 octobre 2016

HEIP Junior Consulting étoffe son réseau

Nouvelle rentrée, nouveaux projets !

Ce dimanche, la Junior Consulting de HEIP a signé un accord de partenariat avec le cercle de réflexion Mundeo (mundeo.fr).

Un partenariat qui prévoit notamment la mise en place de formations à la pratique de l’écriture journalistique pour les étudiants de HEIP, l’élaboration d’un cycle de conférences conjoint et l’écriture de concert de dossiers communs ayant trait aux relations internationales.

Cet accord, conforme au projet de HEIP Junior Consulting , vient couronner notre développement. Le bureau de la Junior se félicite de cette association et espère vivement qu’elle portera les fruits escomptés.

Mundeo est un cercle de réflexion monté par cinq étudiants aujourd’hui chercheur, enseignant ou journaliste. C’est aussi et surtout la volonté assumée de produire et de diffuser des informations accessibles, pédagogiques, pertinentes et fiables en matière de géopolitique et de relations internationales. Enfin, Mundeo, c’est le mundus et l’audeo (oser, avoir envie de) latins, qui, dans leur symbiose, transcrivent l’ambition du think tank : donner envie du monde, de sa diversité, de sa pluralité et des opportunités qu’il y reste à saisir.

Le bureau de la Junior Consulting se tient à votre disposition et revient rapidement vers vous, conjointement avec Mundeo, afin de vous faire une plus large présentation de notre structure, et de ce nouveau partenariat.

HEIP Junior Consulting & Mundeo

mardi 7 juin 2016

Interview de Joseph Dauce par Thomas Guichard : La place du sport dans les relations internationales

« Il y a deux Afriques du sport : l’une qui gagne, l’autre hors-jeu »


L’admission le 3 mai dernier du Kosovo comme 55e membre de l’Union européenne des associations de football (UEFA) est évidemment un message politique fort. Si la guerre est la « continuation de la politique par d’autres moyens », l’impact que peut avoir le sport sur la scène internationale est moins évident. 
  • « Vous êtes les témoins de l’Afrique immortelle, vous êtes les témoins du nouveau monde qui sera demain » disait déjà Léopold Sédar Senghor, l’homme d’État et de lettres sénégalais. Finie l’époque où ses peuples n’avaient pas voix au chapitre, « L’Afrique a l’avenir devant elle, parce qu’elle sera dans 50 ans le continent le plus peuplé du monde, composé pour moitié de jeunes en âge de travailler et de plus en plus formés » affirme la Présidente de la Commission de l’Union Africaine. Pourtant, à l’approche des Jeux olympiques de Rio, on envisage aisément la domination du triptyque américano-britannique, russe et chinois sur l’ensemble des disciplines de la compétition. Le poids des 54 États que compose le continent africain semble, comparativement, bien plus ténu. 

Nous avons donc demandé à Joseph Dauce dans quelle mesure le sport pourrait nous donner des clés de lecture d’une Afrique émergente. 



Joseph Dauce a cofondé le site d’analyse des relations internationales Mundeo. Il est également professeur de littérature. Il est intervenu en mars dernier au Festival de Géopolitique de Grenoble sur le thème « Hors-jeu africain sur le terrain du sport mondial ? ». Fervent partisan pour des Jeux à Paris en 2024, ce n’est pas de sa fréquentation assidue des gymnases que lui vient son intérêt pour cette candidature. Mieux vaut chercher du côté de son expertise dans le domaine des relations internationales.





Thomas Guichard : À l’instar des deux Corée qu’on a vu défiler ensemble à la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de 2000, 2004 et 2006, comment le sport illustre-t-il la politique internationale ?

Joseph Dauce : En effet, l’exemple coréen montre parfaitement comment le sport peut être un instrument de rapprochement entre les peuples. C’est la première manière de voir le sport dans les relations internationales : un outil en faveur de la paix. La « diplomatie du ping-pong » dans les années soixante-dix avait contribué au rapprochement de la Chine et des États-Unis. Un autre exemple ? Prélude à la signature de l’accord de normalisation des relations diplomatiques de 2009, le président arménien Serzh Sargsyan avait invité son homologue turc Abdullah Gül à assister à un match entre les deux équipes nationales. Ces deux présidents côte à côte… Une première dans les relations entre ces deux Etats !

Le sport est, en outre, un moyen de véhiculer sa puissance. Quelle meilleure illustration que la vitrine Qatari ? Ce pays de la taille de la Corse a un rayonnement considérable notamment grâce au sport [le pays accueillera le Mondial de football en 2022, NDLR]. 

Mais le sport n’est pas simplement le reflet de la scène internationale : c’est aussi un instrument diplomatique de poids. Il permet de véhiculer, avec une rare intensité, des revendications politiques. En 2010, pendant la Coupe d’Afrique des Nations (CAN), le bus de l’équipe de football du Togo était littéralement mitraillé par un groupe sécessionniste angolais – pays où se disputait la compétition. Les projecteurs, du fait de la grande médiatisation de l’événement, se sont tous retrouvées braqués sur les spécificités de la petite enclave indépendantiste de la Kabinda.

T. Guichard : Comment le sport fut-il un reflet de l’Afrique coloniale ?

J. Dauce : D’abord l’Afrique a été la grande perdante de l’histoire sportive. Le sport moderne s’est construit sans elle. La raison ? Colonisée par les puissances européennes, elle n’a pas vraiment eu son mot à dire. Pour la première participation d’un État africain aux olympiades d’été, il faut attendre 1904 avec l’Afrique du Sud. Précision de taille : le pays était encore sous domination britannique. Idem pour l’Égypte en 1912.

Pierre de Coubertin [père des Jeux olympiques modernes, NDLR] crée en 1930 un projet de « disciplinisation des indigènes » par le sport. Je n’en connais pas vraiment les résultats mais, ce qui est intéressant de noter, c’est qu’il pressentait, comme une objection à son propre projet, qu’une victoire de la « race dominée sur la race dominatrice » pourrait encourager la rébellion. Il a eu raison sur ce dernier point : le sport a favorisé l’émergence des sociétés civiles africaines. Le Front de Libération National [FLN, parti de l’indépendance algérienne créé en 1954, NDLR] s’est doté d’une équipe de foot en 1957, soit bien avant même que l’Algérie ne soit indépendante. Jouant des compétitions internationales, l’équipe portait ainsi les couleurs de l’Algérie algérienne.

Mais il faut attendre 1952, c’est-à-dire la 16ème olympiade, pour voir un pays africain indépendant participer aux Jeux olympiques, en l’occurrence l’Éthiopie. À partir des années soixante, la donne change et les indépendances se traduisent par une participation accrue du continent. Sur le terrain du sport, la règle est la même pour tout le monde. Une situation d’égalité qui pousse l’ancien colonisé, alors dominé, à prendre sa revanche dans une nouvelle arène.

Quant à la politique ségrégationniste des États-Unis, le symbole de l’émergence des sociétés civiles fut le geste de soutien au Black Panthers sur le podium du 200 mètres à Mexico en 1968. Un geste pour lequel les deux coureurs ont été exclus à vie des Jeux olympiques.

T. Guichard : Le sport a contribué à la lutte contre les politiques ségrégationnistes aux États-Unis mais aussi d’apartheid en Afrique du Sud, comme le rugby des années De Klerk-Mandela…

J. Dauce : Déjà, en 1976, les Jeux olympiques de Montréal sont boycottés par 26 pays africains et l’Irak. Pourquoi ce boycott massif ? Pour protester contre la participation de la Nouvelle-Zélande aux Jeux, qui avait joué des matchs de rugby contre l’Afrique du Sud. Tout un symbole.

Outre le rugby, le foot y a été un lieu de lutte politique considérable. Dix ans après les premières lois d’apartheid, la Confédération africaine de football (CAF) annule l’affiliation de l’Association sud-africaine de football (FASA) en 1958 parce qu’elle refusait de mettre en place une équipe multiraciale pour la CAN. Trois ans plus tard, l’Afrique du Sud est exclue de la FIFA. En 1964 c’est au tour du Comité international olympique (CIO) de bannir l’Afrique du Sud pour les Jeux de Tokyo. Son retour dans la dance ? 1988 avec les olympiades de Séoul.

En l’occurrence le sport a agi par anticipation sur le politique. Il faudra attendre 1971 pour que l’Organisation des Nations unies réagisse. L’ONU proclame alors une Année internationale de la lutte contre le racisme et la discrimination raciale, où il sera demandé aux sportifs de refuser de participer à toute activité sportive dans les pays qui appliquent une discrimination raciale ou d’apartheid — le mot est lâché et vise clairement l’Afrique du Sud.

T. Guichard : Malgré la décolonisation, on sent encore aujourd’hui cette fracture entre Nord et Sud…

J. Dauce : Matériellement l’Afrique souffre de son manque d’infrastructures. Cela fait longtemps que l’on ne mise plus seulement sur les dons naturels de l’athlète. L’environnement matériel, psychologique et social est décisif pour la performance. Certains ont même essayé de prédire les chances de médailles selon des modèles économétriques. 

Le problème peut, tout de même, être envisagé plus prosaïquement. Simplement, posez-vous la question de savoir à quelle distance se trouve le stade, le gymnase, l’infrastructure la plus proche nécessaire à l’entrainement du sportif. Prenons l’exemple du tennis. L’ensemble du continent africain compterait 13,000 courts — dont beaucoup font parties de complexes touristiques. Le bassin de talents est limité en ce sens que les outils de détection et les lieux d’entrainement sont marginaux. On recense 1,3 millions joueurs occasionnels alors qu’à elle seule la France revendique plus d’1 millions de licenciés. Tout est dit.

Un déficit infrastructurel qui permet de comprendre le fait que 96% des compétitions internationales s’effectuent dans les 30 pays les plus riches. C’est à dire systématiquement hors d’Afrique. Cela se traduit aussi en nombre de victoires. À Londres, en 2012, il y eu 34 médailles africaines, le même butin que pour la France à elle seule…

T. Guichard : L’imaginaire occidental semble se nourrir de cette situation pour affirmer sa supériorité…

J. Dauce : C’est une des grandes misères du sport africain : la représentation que nous avons de ce continent est amplement construite par nos médias. Se sont multipliés les termes de « sorciers blancs », « marché aux bestiaux », « trafiquants d’espoir », « corruption », « lieu de tensions ethniques ». Le sport n’y est présenté que comme une énième expression du mal africain. De manière générale, les médias ne parlent que de ce qu’ils connaissent — ou plutôt de ce qu’ils croient connaître. Pour dire les choses autrement, l’idée que la violence et le désordre seraient quasiment consubstantiels à l’Afrique, est largement répandue. Il ne reste plus qu’à transposer ça au sport africain et vous pouvez vous faire une idée de la couverture médiatique sur ce sujet.

Ou, lorsqu’il ne s’agit plus de violence, l’essentialisation du sportif africain va bon train. Le mythe du bon sauvage ressurgit de-ci de-là. Sporadiquement. Un exemple ? Le cas d’Eric Moussambani, alias « Éric l’Anguille » est particulièrement emblématique.

Ce nageur de Guinée Équatoriale participe aux JO de Sydney en 2000. Il y nage le 100 mètre en 1:52 (soit près d’une minute de plus que les nageurs prétendants à des médailles). Tout au long de sa course, les commentateurs s’interrogent, riant à gorge déployée, sur sa possible noyade… Son crawl peu académique est tourné en ridicule. Pour la petite histoire, il avait appris à nager quelques mois auparavant dans une simple piscine d’hôtel. Elle faisait tout juste 20 mètres. Un lieu d’entrainement sans rapport avec le grand bassin olympique. On voit bien que le vrai problème, comme je le précisais plus tôt, est infrastructurel.

T. Guichard : L’Afrique paie donc aujourd’hui sa trop longue absence des terrains du sport mondial ?

J. Dauce : Si le sport s’est développé sans elle, l’Afrique n’est pas à l’écart de la mondialisation du sport. Au contraire, elle fut pionnière concernant le football. Par exemple, elle est le premier continent à avoir envoyé des équipes nationales jouer sur d’autres continents.

Ce processus n’en est pas moins inégalitaire : c’est l’exode des muscles. Alors qu’en Europe les salaires des joueurs ont explosé, la rémunération d’un joueur ghanéen est comprise entre 100 et 300 dollars. Nul doute qu’un joueur sub-saharien n’aspire qu’à prendre la direction d’une Europe synonyme d’Eldorado. Les exemples inverses de mouvement Nord-Sud sont quasi inexistants. J’en ai tout juste un. Celui d’un certain Peter Odemwingie.

Le football africain est victime de sa vitalité et de son rapport investissement/bénéfices. Le « marché aux bestiaux », dont parlent les médias occidentaux, il faut dire que l’Europe qui y contribue largement. A certains égards, on peut faire le parallèle avec le commerce triangulaire. Dans une déclinaison moderne et au niveau sportif. On a vu se constituer des réseaux pour repérer des jeunes talents d’Afrique, les former puis les nationaliser voire s’en défaire comme des déchets. Manchester United avait un accord avec Anvers. Le club belge s’occupait d’entrainer puis de nationaliser les joueurs de talents. Une fois européens, plus de quotas. Ces joueurs pouvaient partir jouer en Premier League.

T. Guichard : Ne faut-il pas différencier l’Afrique du Nord et l’Afrique sub-saharienne ?

J. Dauce : Tout à fait. L’Afrique du Nord attire massivement les athlètes du reste du continent. On a vu l’Algérie briller lors de la dernière Coupe du monde de football. On peut y faire du football avec des salaires plus qu’honorables. Et c’est un euphémisme comparativement à l’Afrique sub-saharienne. Une situation ce qui attire les joueurs du reste du continent.

Au-delà de la division Nord-Sud, il y a deux Afriques du sport. Une Afrique qui gagne, et une Afrique hors-jeu. Mais c’est la même chose en Europe : au sein de l’UEFA, les Îles Féroé côtoient l’Allemagne et l’Angleterre.

T. Guichard : Ces pays africains qui réussissent, comment gagnent-ils ?

J. Dauce : C’est surtout par l’investissement dans un sport de niche. Miser dans un sport précis pour briller. C’est l’Afrique du Sud et le rugby, mais surtout le Kenya et la course de fond [sur des distances excédant 3000 mètres, NDLR]. Ce dernier a remporté 11 médailles aux derniers Jeux olympique grâce à la course.

Il est souvent avancé qu’ils excellent « parce qu’ils courent pour aller à l’école », ou parce qu’ils s’entrainent en haute altitude. Faut dire que ça me laisse assez dubitatif. D’autant que les Kényans n’ont pas toujours brillé. Avant les années 1980, ils étaient loin du compte à quelques exceptions près.

En 2011, les coureurs éthiopiens et kenyans avaient remporté 90% des 120 marathons internationaux. Un chiffre qui permet de contrebalancer ma considération sur la corrélation entre investissement et performance. Ou sinon comment expliquer que le Kenya, 147ème PIB mondial, en arrive là ? Selon les principaux intéressés, la différence ne viendrait pas de l’altitude, mais de l’attitude.

Quoi qu’il en soit, le sport de niche est un instrument de valorisation internationale. Le Kenya, pour continuer à abonder sur cet exemple, vient de se découvrir une nouvelle notoriété dans le monde sportif avec le… rugby à VII.  

T. Guichard : Peut-on parler aujourd’hui d’une revalorisation de l’image du sport en Afrique ?

J. Dauce : Les initiatives locales se multiplient. Le cas de la MYSA (Mathare Youth Sport Association) est particulièrement intéressant. Lancée par un canadien en 1987, elle a pour slogan « Fais quelque chose pour la MYSA, la MYSA fait quelque chose pour toi » : en échange de travaux d’intérêts généraux (entrainement des jeunes, prévention contre le SIDA…), la MYSA permet l’accession à des infrastructures sportives. Ce système a déjà permis le développement de près de 1800 équipes africaines. 

Plus largement, on peut supposer que lorsque les investissements sportifs se multiplieront, la fuite des muscles coagulera. Et les signaux avant-coureurs sont pour le moins prometteurs. Les investissements directs à l’étranger vers l’Afrique se multiplient (+136% en 2014). De même pour les investissements dans le BTP avec une augmentation de 46% pour 2014. Enfin, les projets de développement par le sport prennent de l’ampleur. A l’instar de l’Allemagne, pays pionnier en la matière, qui vient de lancer au Togo  le programme Plus de place au sport - 1000 chances pour l’Afrique.

Pour compléter le tableau, il faudrait encore ajouter que le sport en Afrique semble de plus en plus attractif. La CAN de 2010 a attiré plus de 4,5 milliards de téléspectateurs en audiences cumulées ! Voilà typiquement un excellent indicateur de la vitalité sportive du continent noir.

T. Guichard : Alors que politiquement, l’Afrique n’a pas de siège au Conseil de sécurité des Nations unies, que représente l’Afrique dans les organisations du sport ?

J. Dauce : L’Afrique a un poids électoral considérable dans la FIFA. Chaque État disposant d’une voix, l’Afrique pèse, électoralement, pour 25%. Grosso modo, sans le soutien de l’Afrique on ne peut composer dans le sport mondial. Lors des élections du président de la FIFA, il y a eu des véritables opérations séductions. Blatter disait voir dans l’Afrique « le continent du football ». Le tout nouveau président Infantino a commencé sa campagne en Égypte et l’a terminée en Afrique du Sud. Le symbole est fort.

L’un des enjeux pour l’Afrique sera l’arrivée d’un « Obama du sport ». Le Camerounais Issa Hayatou, devenu président de la FIFA par intérim pendant quelques mois suite à la suspension de Sepp Blatter, a longtemps fait figure de favori. Cet homme est un vrai cumulard. Président de la commission développement de la FIFA, de sa commission finance, il est aussi membre de la commission stratégique de la fédération, du conseil exécutif de la commission d’organisation de la Coupe du monde, et enfin membre du CIO. Il est toujours président de la Confédération africaine de football et ce depuis 1988. La Marocaine Nawal el-Mutawakel, vice-présidente du CIO et présidente de la commission de coordination des Jeux olympiques d’été de 2016, est couramment surnommée la  « Merkel du sport ». Une autre femme, la Sénégalaise Fatma Samoura, après une longue carrière aux Nations Unies, est devenue la secrétaire générale de la FIFA début mai. La politique et le sport sont deux revers d’une même pièce pour l’Afrique.

T. Guichard : L’avenir semble sourire à l’Afrique : à quand la victoire africaine ?

J. Dauce : À vrai dire, l’Afrique a déjà gagné. Avec l’arrivée des nouveaux investissements, le vent tourne. Quand on regarde les championnats des moins de 20 ans, comme la Coupe du monde de football U20, il faut constater que le Ghana a gagné en 2009 ou encore que le Nigéria a déjà été deux fois finaliste. 

Lorsque l’on pense au sport européen en général, au football en particulier, il ne nous vient pas à l’idée d’évoquer la Finlande, l’Albanie, ou les Îles Féroé. Pourtant, nous pensons l’Afrique comme une entité homogène alors que, et c’est peu de le dire, le continent fait preuve d’une très grande diversité. Ainsi, si l’on se focalise sur les principales équipes africaines de foot, le niveau moyen n’a pas grand-chose à envier aux standards européens.


Une question demeure : verra-t-on un jour l’apparition de sports typiquement africains dans les grandes compétitions internationales ? 



Thomas Guichard pour HEIP JC

lundi 9 mai 2016

Contrats en Australie : une réussite à relativiser, par Corentin Curtenelle

Contrat en Australie : une réussite à relativiser


     Le récent contrat en Australie est la preuve que l'industrie française, notamment la haute technologie n'a pas dit son dernier mot et ce loin de là. En évinçant les japonais ainsi que les allemands de la compétition, DCNS essaye de se positionner comme leader dans ce secteur. Après  son échec à Singapour , l'entreprise a su se repositionner en fonction de la clientèle en proposant cette fois de la très haute qualité à l'Australie, pays qui se veut le "shérif-adjoint" de la zone Pacifique. 
        Dans le domaine de l'industrie, encore contrôlée par l'Etat, force est de constater que le secteur de la Défense affiche une santé éclatante. En effet, après la vente des Rafales à l'Egypte, et le semi-échec de la vente des porte-hélicoptères de classe Mistral, ce contrat montre que le savoir faire français est toujours reconnu.

            Il s'agit d'un élément important car en terme de stratégie internationale "acheter français" reste tout un symbole. Certes la qualité de la technologie hexagonale est depuis bien longtemps prouvé par tout les acheteurs (les chars de type Leclerc emiratis ont donné pleine satisfaction pour les militaires qui interviennent au Yémen) mais il faut également souligner qu'acquérir ce type de matériel auprès de la France permet généralement de se détacher de la présence américaine. La France fait partie du triumvirat des pays européens possédant la capacité de vendre de tels appareils les autres sont très souvent spécialisés dans la vente d'armes légères. L'avantage est que la France est beaucoup moins regardante sur les transferts de technologies et, une fois le contrat signé, il n'y a généralement que très peu de retour en arrière, contrairement aux Etats-Unis où chaque contrat peut-être suspendu par le Congrès, ce qui rend les acheteur complètement dépendant de la politique intérieure du pays de l'Oncle Sam.
       Ce dernier a d'ailleurs récemment eu certaines inquiétudes en cas de victoire française, notamment du fait que selon les responsables de l'armée, ces matériels soient plus sujets à des fuites de technologies. Par ailleurs il faut signaler que DCNS n'armera pas, du moins pour le moment, ces navires. En effet il semblerait que les australiens aient choisi les américains en ce qui concerne le système d'arme, (c'est à dire tout ce qui permet au sous-marin de tirer ainsi que d'atteindre sa cible), et les torpilles seront quant à elles de manufacture australienne ce qui permet d'éviter les doutes quant à une possible dispersion de la technologie. Cependant on ne sait toujours pas qui va installer tout cela sur le navire.
       On peut néanmoins être fier de cette performance industrielle, mais il convient tout de même de nuancer ce terme de "contrat du siècle"
      Les termes du contrat énoncent que le programme de construction s'étalera sur 50 ans pour un montant de 34 milliards d'euros. Cependant les navires ne seront pas construits en France. En effet ce sont des entreprises australiennes qui construiront cette nouvelle flotte, ce qui induit que  la France n'obtiendrait que 12 milliards d'euros au maximum. Ce sont donc avant tout les australiens qui vont directement bénéficier de ce contrat. Qui plus est, comme indiqué ce contrat est d'une durée de 50 ans or une fois les calculs effectués la France n'obtiendrait donc que 240 millions d'euros par an.
        Si on peut apprécier du côté des acheteurs les transferts de technologies, la France  devrait être cependant plus prudente en ce qui concerne ce type de contrat. En effet l'avantage de la France c'est que pour le moment aucun pays ne peut copier sa technologie mais l'Australie et d'autres nations ne sont pas dépourvues de génies et il n'est pas improbable qu'un jour elles arrivent à copier notre technologie ce qui impliquerait qu'elles pourraient ensuite se passer de nos services.
      Enfin pour terminer il faut signaler que DCNS n'a toujours pas remporté le contrat mais est seulement entré en négociation exclusive avec l'Australie pour ce projet. Donc tout n'est pas joué.
      Tout ceci vient donc quelque peu relativiser ce fameux contrat du siècle. Mais que voulez-vous voir une entreprise française dans cette situation fait toujours un peu de bien à notre chauvinisme sacré. 

Corentin Curtenelle
       
      




mardi 3 mai 2016

"Quelle réponse de la France face à la menace terroriste en Méditerranée ?" par Guillaume Magistrelli

Quelle réponse de la France face à la menace terroriste en Méditerranée ?


La Mer Méditerranée est historiquement un espace de communication, de partage, de mixité culturelle. Un bassin transversal allant de l’Occident au Levant et à cheval entre le Nord et le sud. Cet espace est une division que l’histoire à tout aussi bien tenté de marquer que d’effacer. L’image du Mare Nostrum est bien ancrée dans les mémoires et l’importance d’une politique commune de gestion régionale semble toujours d’actualité.
Aujourd’hui cette mer est toujours au cœur des intérêts sécuritaire vitaux aussi bien de l’Union Européenne que des pays d’Afrique du Nord ou encore du Proche-Orient. L’installation de groupes terroristes en divers points stratégiques des côtes méditerranéennes a porté les Etats de la région à adapter leurs mécanismes de renseignement, de défense et de coercition.
La France, Etat en première ligne de la lutte antiterroriste aussi bien à l’étranger que sur son territoire, a fait évoluer ses missions dans la région et cherche à consolider ses alliances régionales.

Les groupes terroristes définissent leurs cibles par un langage clair et direct.
« Cette mer dans laquelle vous avez jeté le corps de cheikh Oussama ben Laden, nous jurons de la remplir avec votre sang »[1] avait déclaré en anglais Wissam Najm Zayd al Zubaydi alias Abou Nabil le bourreau de 21 coptes égyptiens dans une vidéo diffusée le dimanche 15 février 2015. Le message est clair mais la menaces est-elle réelle ?
Depuis le 31 octobre 2014 le groupe salafiste libyen appelé « Conseil consultatif de la jeunesse islamique » (Majilis Choura Chabab al-Islam) a fait allégeance à l’OEI. Le 13 novembre cette allégeance est acceptée par Abou Bakr al-Baghdadi. La milice prend Syrte en février 2015 et s’y implante durablement contrôlant 300 km de côtes situées à moins de 350 km de l’île de Lampedusa.
Les estimations françaises dénombrent entre 2.000 et 3.000[2] combattants début 2016 et mettent en évidence une dynamique de ralliement des milices locales à l’OEI.
Les objectifs majeurs de l’OEI en Libye (OEIL) seraient d’empêcher un gouvernement d’union nationale, de maintenir le désordre dans un pays instable mais aussi d’organiser l’inondation des côtes italiennes par un flux continu de migrants. De plus ils seraient selon le vice-amiral de la Marine britannique Clive Johnstone patron du Maritime Command de l’Otan à la recherche d’une force de frappe navale en vue d’attaquer des navires commerciaux voire touristiques.

Les flux migratoires infiltrés :
Depuis le début de la crise migratoire les inquiétudes se portent sur l’infiltration des flux migratoires par les terroristes. L’impossibilité de contrôler un afflux colossal de migrants est évidente et ne pouvait échapper aux groupes terroristes désireux d’infiltrer leurs combattants incognito au sein même des pays européens.
Le passeport retrouvé sur le corps d’un des terroristes du 13 novembre au stade de France ont permis de remonter jusqu’en Syrie et de confirmer qu’ils avaient remonté la route des Balkans pour revenir en France.  Il est difficile de quantifier le nombre de terroristes entrés en Europe par ces flux migratoires et les estimations sont si larges qu’il ne parait pas opportun de les relayer. Contentons-nous de noter que selon le rapport de l’agence FRONTEX[3] 885 400 migrants sont passées 2015 par la route méditerranéenne dont 154 000 par la Méditerranée centrale et 764 000 par la route des Balkans.
Selon Europol les bénéfices liés au trafic de migrants seraient compris entre 3 et 6 milliards d’euros en 2015. Une somme colossale qui pourrait être en partie investie dans le trafic d’armes dans le Sahel.
Ces données permettent de considérer l’état de la menace terroriste en mer Méditerranée centrale. La proximité du groupe OEIL et les possibilités qu’offrent les débarquements massifs de réfugiés sur les côtes sud ainsi que les routes des Balkans et de Grèce semblent si évidentes qu’il parait nécessaire de les contrôler.
La France étant, de par son engagement militaire et ses prises de position, une cible prioritaire du terrorisme islamiste se doit d’être mobilisée au sein des actions de contrôle et de coercition entreprises par les acteurs sécuritaires dans la zone.

L’engagement de la France :
L’agence européenne Frontex mène cette mission depuis le 1er Novembre 2014. Elle remplace la mission Mare Nostrum (15/10/2013-31/10/2014) de la Marina Militare italienne. L’opération Triton est supervisée par les autorités italiennes et consistait au départ à patrouiller dans les 30 miles marins côtiers italiens. Son objectif est de surveiller, sécuriser les frontières au sud de l’Italie et de Malte.
Le budget initial de l’opération Triton était de 2.9 millions d’euros mensuels financé par des contributions des pays membres soit trois fois moins que l’opération Mare Nostrum. Les moyens employés fluctuent en fonction des besoins et de l’engagement des Etats mais le plan de départ prévoyait 3 patrouilleurs de haute mer, 2 vedettes côtières, 2 avions, 1 hélicoptère.
Ces moyens sont augmentés à partir du 23 avril 2015. La zone d’action est augmentée à 138 miles marins des côtes italiennes. Les effectifs passeront à 6 navires de haute mer, 3 avions, 12 patrouilleurs, 2 hélicoptères, 9 équipes de débriefing et 6 équipes de screening[4], le budget sera augmenté à auteur de celui de Mare Nostrum. 26 pays participent à l’opération.

De son côté la France a engagé :
  • Le remorqueur de haute mer Malabar en Septembre 2014 ;
  • Le remorqueur de haute mer Tenace en Juillet 2015 ;
  • Le patrouilleur de haute mer Commandant Birot entre le 27 avril et le 21 mai 2015 ;
  • Le patrouilleur de haute mer Commandant Bouan du 2 au 22 Septembre 2015 ; sui depuis patrouille dans les eaux territoriales grecques et turques dans le cadre de l’opération Active Endeavour ;
  • Le patrouilleur de haute mer enseigne de vaisseau Jacoubet depuis le 20 mars 2016.


Force navale de l’OTAN opérationnelle en mer Méditerranée intégré à la Reaction Force, le SNMG2 intervient périodiquement au sein de l’opération Active Endeavour. Cette mission débute en 2001 et est directement liée à la traque et à la neutralisation des groupes terroristes et des armes de destruction massives en vertu de l’article 5 du Traité de l’Atlantique Nord.  Aujourd’hui sa mission est élargie, en collaboration avec Frontex, à la surveillance et au contrôle des flux et trafics d’êtres humains en mer Egée, notamment dans les eaux territoriales grecques et turques.
Dans le cadre de cette mission le patrouilleur de haute mer Commandant Bouan est depuis le 13 mars 2016 engagé sous le commandement allemand du vice-amiral Jörg Klein aux côtés de :
  • Pétrolier navire amiral FGS Bonn, Allemagne ;
  • HNLMS Van Amstel, Allemagne ;
  • Frégate HMCS Fredericton, Canada ;
  • Frégate HS Salamis, Grèce ;
  • RFA Mounts Bay, Grande-Bretagne ;
  • Frégate TCG Gokova, Turquie.[5]


Le SHADE Med (Shared Awareness and De-confliction in Mediterranean) est une assemblée d’acteurs volontaires régionaux de coordination. Hérité du modèle du SHADE océan Indien de 2008. La 1ère réunion du 26 Novembre 2015 traita des flux migratoires. Etaient présent Frontex, les acteurs italiens de Mare Sicuro (effective depuis le 12 mars 2015) et des armateurs et des acteurs privés.
EUNAVFOR MED (EU Naval Force in Mediterranean) est une opération lancée le 22 juin 2015, validé par la décision 2015/778 du Conseil de l’Union Européenne du 18 mai 2015. Son objectif principal est d’identifier, d’appréhender et de capturer les navires, embarcations et moyens engagés dans le trafic d’êtres humains[6] et ainsi briser les modèles économiques de passeurs et réduire les pertes humaines.

La première phase de l’opération dura du 22 Juin au 7 Octobre 2015 et consista à recueillir des renseignements sur les réseaux de passeurs principalement sur les côtes libyennes. L’Italie est le principal contributeur et assure le commandement au travers du vice-amiral italien Credendino. Le contre-amiral français Humeau remplace le contre-amiral Bléjan au poste de numéro 2 depuis le 1er mars 2016. L’Allemagne, le Royaume-Uni, la Slovénie et la Belgique participent activement à cette première phase. La France entrera en action le 3 Juillet 2015 par une mission de reconnaissance de 3 heures au large de la Sicile grâce à un Falcon 50 au départ de la base de Hyères.

La seconde phase de l’opération – rebaptisée Opération Sophia - a débuté le 7 octobre 2015 et élargit les capacités des unités engagées à la fouille, le déroutement voire l’arraisonnement des navires suspects dans les eaux internationales. Cette mission a été renforcée par une résolution de Conseil de Sécurité des nations Unies[7]. De plus la convention sur le droit de la mer de Montego Bay autorise les enquêtes de pavillon sur les navires qui ne battent pas pavillon. La frégate Courbet est engagée durant 2 mois par la France ainsi qu’un hélicoptère Panther et une équipe de commando[8]

Une troisième phase est prévue mais n’est pas encore envisageable. Elle consisterait à étendre les pouvoirs des forces engagées à la destruction des navires mais aussi des « ressources connexes »[9] et d’arrestation des trafiquants dans « les eaux territoriales mais aussi sur le territoire libyen »[10]. Cette action sur le territoire national libyen nécessiterait une résolution du Conseil de Sécurité des Nations Unies ainsi qu’un accord préalable des autorités libyennes. Hors ni l’un ni l’autre de ces prérequis n’est actuellement envisageable.

Parallèlement et dans une dynamique de renforcement et de renouvellement des engagements militaires de la France dans la coopération et la défense interarmées nous pouvons observer que les exercices annuels prévus au calendrier ont été en 2015 de très grande envergure.

Entre le 21 octobre et le 6 novembre 2015, l’exercice annuel Trident Juncture visait à certifier l’opérationnalité de la NATO Response Force. Les effectifs de cette année ont été les plus importants mobilisés depuis 2002 mobilisant 36 000 hommes et 30 nations.
L’exercice s’est déroulé en Mer Méditerranée entre l’Espagne, l’Italie et le Portugal. Une zone très proche géographiquement et topographiquement des zones de tension actuelles et potentielles que sont les côtes libyennes et sud de l’Italie. De plus la présence massive d’effectifs de l’OTAN en Europe du sud met en évidence la volonté d’avertir les potentiels agresseurs de la solidarité et de la force de frappe des membres de l’Alliance Atlantique.
La France, malgré son déploiement considérable sur des terrains d’opération extérieur, a participé à cet exercice. Sa contribution fut de 3 mirages 2000-5, 1 détachement Sol-Air, un détachement TOC APOD (Transfert of Command - Airport of debarkation)[11], 1 frégate légère furtive Surcouf, 1 bâtiment de commandement de ravitaillement Somme et 1 chasseur de mines tripartite Sagittaire[12], ainsi que son expérience de soutien logistique opérationnel.

L’exercice franco-égyptien RAMSES 2016 est mené du 8 au 10 mars 2016 afin de renforcer l’interopérabilité aussi bien des armées de terre, de l’air et de mer.
Cet exercice a mobilisé le GAN (groupe aéronaval) composé notamment du porte-avions Charles de Gaulles et de son groupe de rafales M embarqué, ainsi que des rafales DM, des F-16 égyptiens, une frégate française et une égyptienne[13]
Ce type d’exercices en partenariat avec un acteur capital de la région permettent de sécuriser et de renforcer la sécurité régionale ainsi que de montrer la cohésion entre les différents acteurs et une volonté de partenariat, non de domination.

Le 15 Mars 2016 a eu lieu la 22ème réunion de l’initiative 5+5 Défense. Cette initiative réunit cinq pays de la rive sud de la Méditerranée et cinq de la rive nord à savoir Algérie, Libye, Maroc, Mauritanie, Tunisie et France, Espagne, Italie, Portugal, Malte. Elle est issue de la signature de la Déclaration d’intention des ministres de la défense des dix pays le 21 Décembre 2004.
Son but est la coopération et le partage de connaissances afin d’améliorer la confiance et la réaction face aux menaces. De nombreuses réunions, projets, plans ont été menés à bien depuis sa création. Cette forte activité illustre l’importance de cette initiative transméditerranéenne.

La situation sécuritaire en Méditerranée centrale est plus que préoccupante. Principale terre de départ des migrants et potentiellement des terroristes, la Libye offre un terreau fertile au développement de l’insécurité et des trafics.  L’incapacité des acteurs nationaux à créer un gouvernement légitime stable empêche la collaboration avec les organismes internationaux. La création le 17 décembre 2015 d’un gouvernement d’unité a porté au nombre de trois les gouvernements concurrents et bien que ce dernier semble sur la voie de la légitimation rien n’est encore joué. Le 5 avril 2016 le gouvernement de Tripoli à tendance islamiste a affirmé abandonner le pouvoir mais reste pour le moment en place.
Après une phase de réponse rapide aux conséquences des flux migratoires que sont l’instabilité nationale, européenne et la menace terroriste, les priorités sont maintenant redéfinies en vue de traiter les causes des migrations de masse. Bien que les autorités italiennes voient le nombre d’arrivées sur leur territoire augmenter de 58% au premier trimestre 2016, l’efficacité des opérations Triton et Sophia ne peut être remise en cause. Cependant les moyens doivent rester à la mesure de la tâche et la présence militaire ne doit pas être réduite.
Pour rétablir la stabilité en Libye l’union Européenne a discuté le lundi 18 avril de la possibilité d’envoi d’une mission de sécurité dans le cas d’une demande de la part du gouvernement d’unité. Une force non militaire mais qui pourrait ouvrir, le cas échéant, la voie à une intervention armée. Si la discussion ne semble pas avoir donné lieu à une décision, la mise en place de patrouilles sous l’égide de l’OTAN au large de la Lybie sera discuté lors du sommet de Varsovie du 7 Juillet.

Guillaume Magistrelli





Bibliographie

Assemblée nationale, XIVe législature, Session ordinaire de 2015-2016, Compte rendu intégral, Séance du mercredi 09 mars 2016, Intervention de Jean-Yves le Drian.

Assemblée Nationale, Compte rendu Commission de la défense nationale et des forces armées 1er décembre 2015 Séance de 18 heures 30 Compte rendu n° 22 Nations Unies, Conseil de Sécurité, R2solution 2240 (2015)

Nations Unies, Conseil de Sécurité, Résolution 2240 (2015)

Glossaire OTAN des abréviations utilisées dans les documents et publications OTAN : http://www.wata.cc/forums/uploaded/109_1166516510.pdf 04/2016






Sites internet :
http://www.defens-aero.com/2016/03/charles-de-gaulle-a-rejoint-port-attache-toulon.html
http://www.defense.gouv.fr/operations/actualites/lancement-de-l-exercice-trident-juncture-2015
http://www.eeas.europa.eu/csdp/missions-and-operations/eunavfor-med/pdf/factsheet_eunavfor_med_fr.pdf
http://frontex.europa.eu/news/frontex-publishes-risk-analysis-for-2016-NQuBFv
http://frontex.europa.eu/news/frontex-expands-its-joint-operation-triton-udpbHP
http://www.lemonde.fr/international/article/2015/02/15/l-ei-revendique-la-decapitation-des-chretiens-d-egypte-kidnappes-en-libye_4576967_3210.html
http://www.naval-technology.com/news/newsdutch-and-french-ships-assigned-to-natos-snmg2-for-deployment-in-aegean-sea-4846494
http://www.senat.fr/compte-rendu-commissions/20151207/europ.html#toc4




[1] http://www.lemonde.fr/international/article/2015/02/15/l-ei-revendique-la-decapitation-des-chretiens-d-egypte-kidnappes-en-libye_4576967_3210.html, 04/2016
[2] Assemblée Nationale, Compte rendu Commission de la défense nationale et des forces armées 1er décembre 2015 Séance de 18 heures 30 Compte rendu n° 22
[3] http://frontex.europa.eu/news/frontex-publishes-risk-analysis-for-2016-NQuBFv, 04/2016
[4] http://frontex.europa.eu/news/frontex-expands-its-joint-operation-triton-udpbHP, 04/2016
[5] http://www.naval-technology.com/news/newsdutch-and-french-ships-assigned-to-natos-snmg2-for-deployment-in-aegean-sea-4846494, 04/2016
[6] http://www.eeas.europa.eu/csdp/missions-and-operations/eunavfor-med/pdf/factsheet_eunavfor_med_fr.pdf, 04/2016
[7] http://www.un.org/fr/documents/view_doc.asp?symbol=S/RES/2240%282015%29, 04/2016
[8] http://www.senat.fr/compte-rendu-commissions/20151207/europ.html#toc4, 04/2016
[9] http://www.eeas.europa.eu/csdp/missions-and-operations/eunavfor-med/pdf/factsheet_eunavfor_med_fr.pdf, 04/2016
[10] Intervention de Jean-Yves le Drian, Séance en hémicycle du 9 mars 2016 à 15h00, Questions au gouvernement — Opération Sophia.
[11] http://www.wata.cc/forums/uploaded/109_1166516510.pdf 04/2016
[12] http://www.defense.gouv.fr/operations/actualites/lancement-de-l-exercice-trident-juncture-2015, 04/2016
[13] http://www.defens-aero.com/2016/03/charles-de-gaulle-a-rejoint-port-attache-toulon.html, 04/2016